emilefriantlesamoureux_1888

Emile Friant, Les amoureux, 1888

"Je ne crois pas aux Amoureux de Friant. Je ne sais pourquoi. Il y a sans doute à mes yeux trop de drame dans cette toile. ou trop de distance. C'est un dimanche, il l'a conduite dans le paysage, comme on vient à la paresse , en se disant que peut-être à son sortir on verra sous un jour neuf et plaisant les habits défraîchis, les êtres qui nous ennuient et les tâches détestées. Oui, c'est cela, il n'y a plus de croyance. Les ténus fils de la Vierge qui font les amours naissantes se sont rompus comme des amarres pourries. Elle aussi d'ailleurs doute et se trahit dans cette pose qu'on pourrait croire douce et qui n'est qu'ennuyée. A quoi songe donc cette jeune fille qui ne le regarde déjà plus, qui ne lui sourit plus, qui attend, dirait-on, que tout cela finisse, mais en douceur, sans larmes, sans cris, sans égarement. Ses yeux partent dans le lointain, dans le vague de cette journée d'automne tandis que le parfum de la vase qui monte des berges se mêle à celui de l'herbe ravivée par les fraîcheurs du soir. Les pelouses des bords de Meurthe se sont refroidies comme les coeurs, et ce qui s'était noué dans la promesse d'un été rougeoyant s'est perdu à mesure qu'a faibli l'étouffement solaire.

Je songe à ces jeunes filles résignées, aux métiers disparus, modistes, petites mains, chapelières, brodeuses, et qui dans la grande ville se sentaient comme au coeur d'un étrange système propre à les massacrer. Le premier homme, pour peu qu'il fût sérieux et travailleur, "honnête" disait-on alors, prenait à leurs yeux des yeux de messie. La gentillesse faisait office d'amour et beaucoup ont vécu gorgés de la première sans même connaître le second, ne fût-ce qu'une journée. Au fond, cela n'a guère changé, sinon que les couples d'aujourd'hui se diraient : "Au revoir, non, je t'en prie, je te quitte, oui, je crois que cela est mieux, je t'aime bien mais je ne t'aime pas", tandis que ces deux-là, la petite ouvrière au si beau profil de lait et de rose, et le garçon qui lui ressemble presque comme un frère, tout en ne s'aimant plus, s'apprêtent à nouer leurs deux vies comme des rameaux de lierre sur un tronc d'arbre mort."

Philippe Claudel, Au revoir monsieur Friant