Ce n'est pas moi qui le dit, c'est lui, dans le journal qui relate les 6 mois passés en 2010 au bord du lac Baïkal...

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Je me souviens, à l'automne dernier, alors que le froid pointait, être partie très loin, dans La ferme Africaine de Karen Blixen. Je me souviens combien j'ai eu envie de l'avoir connue, cette aventurière malgré elle. Je me souviens que je me réjouissais à l'idée de monter dans le bus, alors que le jour n'était pas encore levé, car j'allais retrouver sa vie, sa maison, ses gens, ses porcelaines fines, ses verres de cristal exilés dans la chaleur intense.

Voilà qu'au moment où le printemps arrive, je suis dans une cabane au bord du lac Baïkal, avec l'aventurier assumé Sylvain Tesson, parti vivre 6 mois seul, pour voir s'il avait une vie intérieure. Je vais voir ailleurs si j'y suis. Mes voyages en bus sont tout aussi réjouissants, le jour pointe quand je m'apprête à lire, et j'éprouve à l'égard de cet homme la même curiosité éprouvée en septembre. L'écriture est fine, délicate, forte, intelligente, pudique, honnête.

Une ferme africaine. Une cabane sibérienne. Un exil volontaire. Et les mots de deux écrivains qui ont l'air tous deux de savoir qui ils sont. Cela me fascine.

"19 mars

Cette nuit, les craquements m'ont réveillé. Un coup de boutoir plus fort que les autes a fait trembler les poutres de la cabane. La masse d'eau se rebelle contre son incarcération et cogne au couvercle.

La neige toujours. L'immobilité encore. Jusque-là je voyageais comme une flèche décochée d'un arc. A présent je suis un pieu fiché dans le sol. D'ailleurs, je me végétalise. Mon être s'enracine. Mes gestes ralentissent, je bois beaucoup de thé, je deviens hypersensible aux variations de la lumière, je ne manche plus de viande. Ma cabane, une serre."

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sybérie, Gallimard 2011